La souveraineté numérique est devenue une priorité européenne, et l’open source pourrait jouer un rôle décisif

Open Source Summit
(Crédit photo: Future)

La souveraineté numérique est passée en Europe du statut de simple sujet de discussion à celui de priorité stratégique. Les logiciels open source apparaissent désormais comme l’un des principaux moyens envisagés pour atteindre cet objectif.

Mais aucune souveraineté réelle n’est possible sans sécurité.

Lors du récent Linux Foundation Open Source Summit Europe, Madalin Neag et Mirko Boehm ont expliqué que de nombreuses initiatives européennes apparemment distinctes — de NIS2 et DORA au Cyber Resilience Act, en passant par la stratégie plus large de souveraineté technologique — convergent en réalité vers un même problème : sécuriser les chaînes d’approvisionnement logicielles sur lesquelles repose l’économie européenne.

La compétition technologique mondiale est actuellement dominée par deux superpuissances : les États-Unis et la Chine.

Les États-Unis disposent des hyperscalers, de Nvidia, d’OpenAI, de Google, de Microsoft et d’immenses volumes de capitaux investis dans les infrastructures d’intelligence artificielle.

La Chine possède de son côté son propre écosystème d’IA, des ambitions nationales dans les semi-conducteurs ainsi que des entreprises comme Alibaba, Tencent ou DeepSeek.

Les deux puissances se livrent une course aux puces, à l’électricité et aux capacités des data centers.

L’Europe apparaît beaucoup moins bien positionnée.

La Commission européenne reconnaît elle-même cette dépendance. Malgré des années de réglementation et d’investissements, les fournisseurs non européens représentent encore plus de 80 % des produits, services, infrastructures et même de la propriété intellectuelle numériques utilisés dans l’Union.

Le pari européen sur l’open source

La Commission européenne a lancé en juin 2026 son nouveau paquet consacré à la souveraineté technologique.

Il comprend notamment le règlement sur les semi-conducteurs 2.0, le règlement sur le développement du cloud et de l’IA, une feuille de route pour la numérisation et l’IA dans le secteur énergétique, ainsi qu’une nouvelle stratégie européenne consacrée à l’open source.

Cette dernière possède une importance particulière puisque les logiciels open source alimentent déjà une grande partie des technologies utilisées en Europe, depuis les infrastructures cloud jusqu’aux services financiers, aux administrations et à l’intelligence artificielle.

La Commission estime qu’environ 2 milliards d’euros d’investissements publics et privés seront nécessaires au cours des sept prochaines années pour cette stratégie.

Cela comprend notamment l’élargissement de l’Open Internet Stack afin d’en faire un guichet unique pour les briques logicielles open source, le soutien aux accélérateurs d’entreprises du secteur, l’encouragement de leur utilisation dans les marchés publics et les programmes de recherche comme Horizon Europe, ainsi que la coopération avec les États membres à travers des initiatives comme le Digital Commons EDIC.

Le terme « souveraineté » pourrait laisser penser à une volonté d’isolement technologique. L’objectif européen semble pourtant presque inverse.

La souveraineté numérique doit permettre aux organisations européennes de choisir, inspecter, maintenir et remplacer les technologies dont elles dépendent, plutôt que de rester enfermées dans des écosystèmes fermés et des infrastructures contrôlées depuis l’étranger.

À mesure que l’IA transforme le marché technologique mondial, cette dépendance devient encore plus importante.

Développer et exploiter des systèmes d’IA avancés nécessite d’immenses capacités de calcul, beaucoup d’électricité et des data centers en quantité. Les entreprises américaines et chinoises investissent massivement dans ces domaines.

Pour l’Europe, le risque consiste à voir la prochaine génération d’infrastructures numériques critiques dominée par des technologies étrangères avant même qu’un écosystème européen suffisamment compétitif ait le temps d’émerger.

La Commission estime que l’Europe devra mobiliser environ 200 milliards d’euros d’ici 2036 pour accroître ses capacités de data centers, principalement grâce au secteur privé.

Environ 100 milliards d’euros supplémentaires seraient nécessaires pour les initiatives cloud et IA, les AI Factories et les Gigafactories.

Pendant ce temps, la consommation d’électricité américaine devrait atteindre de nouveaux records en 2026 puis en 2027, notamment sous l’effet de l’intelligence artificielle et des data centers.

L’Europe ne peut probablement pas simplement dépenser davantage que les États-Unis ou la Chine. L’open source représente donc une autre voie permettant de réduire son exposition stratégique.

Ce que cela signifie pour les entreprises

La solution ne consiste pas simplement à télécharger davantage de logiciels open source.

L’un des messages centraux de Madalin Neag et Mirko Boehm est qu’une organisation « ne peut pas sécuriser passivement une chaîne d’approvisionnement ».

Une entreprise qui télécharge des dépendances, les intègre à ses produits, les analyse puis maintient ses propres correctifs privés risque d’accumuler une importante dette technique pendant que les projets d’origine se détériorent.

Une participation beaucoup plus active devient nécessaire.

Cela implique d’identifier les dépendances open source critiques, de nouer des relations avec leurs mainteneurs, de contribuer directement aux correctifs et, lorsque cela se justifie, de fournir un soutien financier durable.

Neag et Boehm avancent que les contributions de code pourraient générer un retour équivalent à 3,3 fois leur coût, contre 2,5 fois pour les contributions communautaires et 2,3 fois pour le soutien financier direct.

Un intérêt économique existe donc également.

Maintenir des forks privés coûterait en moyenne environ 258 000 dollars par cycle de publication.

La stratégie européenne de souveraineté pourrait ainsi modifier la manière dont les entreprises envisagent les achats technologiques et les risques liés à leur chaîne d’approvisionnement.

Une attention accrue devrait être portée à la transparence des dépendances, à leur provenance, à la gestion des vulnérabilités, au développement sécurisé et à la santé des projets en amont.

Cette évolution apparaît déjà dans des textes comme le Cyber Resilience Act.

Une méthode plus formelle d’évaluation de la souveraineté pourrait également apparaître.

La présentation évoquait notamment des « Sovereignty Effectiveness Assurance Levels », ou SEAL, allant de SEAL-0, pour une technologie contrôlée par des acteurs et juridictions extérieurs à l’Union, jusqu’à SEAL-4, pour une technologie et des opérations entièrement sous contrôle européen sans dépendance critique non européenne.

Dans un environnement géopolitique de plus en plus instable, réduire la dépendance aux fournisseurs et mieux sécuriser les logiciels open source pourrait donc devenir l’une des principales voies permettant à l’Europe de renforcer son autonomie numérique.



Adrien Bar Hiyé
Senior Editor

Quand je ne suis pas en train de plonger dans le monde fascinant de la finance et des nouvelles technologies, vous me trouverez probablement en train de parcourir le globe ou de conquérir de nouveaux mondes virtuels sur ma console de jeux.

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